Interviews: Une Suisse sans pesticides? Alexandra Cropt, Union Suisse des Paysans

Deux initiatives sont actuellement lancées, une en Suisse romande, une en Suisse alémanique, qui visent à bannir les pesticides de l’agriculture suisse. Comment est-ce reçu du côté de l’USP ?

Fondamentalement, la thématique de l’utilisation des produits phytosanitaires doit être discutée. A l’USP, nous le faisons. Nous avons des groupes de travail et de réflexion qui abordent régulièrement le sujet et qui proposent des solutions adaptées à la pratique agricole.

On peut comparer les produits phytosanitaires aux médicaments dans la médecine humaine : qu’ils soient chimiques ou organiques, ils servent à protéger plantes et animaux et à lutter contre des hôtes indésirables, des adventices, des maladies, etc. Dans l’idéal, ce serait parfait si on pouvait totalement s’en passer. Dans les faits, la situation n’est pas aussi simple, comme il n’est pas simple de se passer de médicaments ou de traitements. Ceux qui ont déjà essayé de faire pousser un seul plant de tomate savent de quoi je parle. De plus, dans le secteur agro-alimentaire, les acteurs sont multiples et imposer par le haut une mesure à un seul de ces acteurs est pour nous une vision simpliste et ces initiatives manquent leurs objectifs.

Concernant la qualité des eaux, il faut rappeler que la situation actuelle n’est pas mauvaise et la Suisse a déjà atteint de bons résultats en matière de protection des eaux. C’est une chose qui est rarement mentionnée. Tout comme le fait que, quel que soit son mode de production, l’agriculture utilise des produits phytosanitaires ! Ensuite, les impacts que ces initiatives pourraient avoir sur notre rapport à la production étrangère ne sont pas évoqués, notamment si on augmente l’importation de produits alimentaires pour compenser une baisse de productivité. Quelle nourriture va-t-on importer ? Produite dans quelles conditions socio-environnementales ? Avec quelles conséquences pour les agriculteurs de ces pays ? Et quelles conséquences pour l’agriculture suisse ?

Quelles seraient selon vous les conséquences d’une telle interdiction ?

Premièrement, la production biologique deviendrait la norme, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi sauf, peut-être, pour le revenu des agriculteurs. En effet, si toute l’agriculture suisse est en production biologique, ce qui est l’objectif visé par ces initiatives, il y aurait probablement un nivellement des prix des produits bio vers le bas. Des prix bas signifient une intensification – ce qui est aussi possible en production biologique – afin de garantir des rendements suffisants et donc un revenu. Admettons que la baisse des prix aux agriculteurs évoquée ci-dessus n’ait pas lieu et que les prix se maintiennent au niveau actuel, voire augmentent. Il se posera alors la question de l’accès à ces produits : seuls les personnes ayant un certain revenu pourront s’acheter des produits suisses (et bio) et nous serions face à une alimentation à deux vitesses… Enfin, il est avéré que les rendements baissent en production biologique. On peut faire ce choix de société, mais il faut être conscient des conséquences. On revient à la question des importations, de leurs corollaires et des standards que nous souhaitons, sans oublier que ces diminutions des volumes produits auront aussi des répercussions sur les secteurs en aval (transformation artisanale et industrielle).

Si on trouve un moyen de garantir des prix équitables tout en se passant de phytosanitaires de synthèse ou organiques, les agriculteurs le feront. Leur utilisation a aussi un coût. Ils ne sont pas utilisés par plaisir mais par nécessité : pour préserver les cultures, atteindre les standards fixés par la grande distribution et ainsi garantir les prix et les rendements.

Quelles seraient les autres voies possibles ?

On ne peut pas changer tout le système du jour au lendemain, ce n’est techniquement et économiquement pas possible et il faudrait donc y aller pas à pas.  Cela prendrait plusieurs années, nécessiterait de nouvelles connaissances, un encadrement et un soutien financier, une transformation au niveau de la gestion des entreprises et des changements dans les têtes des agriculteurs, mais aussi dans celles des consommateurs et des grands distributeurs.

Des systèmes de production qui renoncent en grande partie à l’utilisation de fongicides ou de pesticides, comme la production intégrée, sont une bonne solution à court terme si on veut tendre vers une réduction de l’utilisation de produits phytosanitaires. Globalement, il faudrait augmenter la résilience de l’agriculture. Des alternatives avec des cultures associées ou de l’agroforesterie existent mais il n’y a pas une solution unique. Chaque moyen doit être adapté à l’exploitation, à sa situation économique, à son environnement et aux motivations de l’exploitant. Il est capital de laisser aux agriculteurs une certaine marge de manœuvre.

Comme consommatrice et citoyenne, je veux garder ma liberté de penser et de prendre des décisions. Par contre, il est important que je puisse les prendre en connaissance de cause : si une fois je préfère acheter un produit non bio mais pour lequel l’agriculteur reçoit un prix juste et équitable et une autre fois porter mon choix sur un produit avec une faible empreinte écologique, je dois pouvoir faire ce choix et avoir les informations afférentes. Et pour les agriculteurs, il en va de même, ce sont aussi des consommateurs et des citoyens.

Le thème des connaissances scientifiques revient régulièrement dans la discussion. Est-ce vraiment un nœud du problème ?

Pour certaines cultures, nous disposons des connaissances nécessaires pour produire sans pesticides de synthèse. Pour d’autres, comme le colza, non. Parfois, nous avons des variétés qui nécessitent moins de traitements mais qui ne sont pas demandées sur le marché car la grande distribution et/ou le consommateur ne sont pas intéressés. La diversité des espèces cultivées joue aussi un rôle au niveau de la résilience et donc de l’utilisation de produits phytosanitaires, mais il ne faut pas oublier qu’il faut près de 20 ans pour développer une nouvelle variété. Par ailleurs, les avancées technologiques avec ce qu’on appelle le « smart farming » ou agriculture de précision, peuvent aussi contribuer à réduire l’utilisation des produits phytosanitaires. Toutefois, beaucoup de questions, comme la gestion des données, sont encore ouvertes.

Pour vous, ces initiatives représentent-elles une menace pour l’agriculture suisse ?

A court et moyen termes elles menacent certaines cultures comme le colza, la pomme de terre ou la betterave qui sont dépendantes de l’utilisation de produits phytosanitaires pour répondre au cahier des charges des acheteurs, garantir des rendements ou des prix concurrentiels par rapport aux produits importés. Si la population décide qu’elle ne veut plus de sucre suisse, plus de colza suisse, c’est son choix – c’est aussi ça, la démocratie – mais encore faut-il qu’elle ait effectivement connaissance des conséquences de son choix de vote, si vote il y a.

Les diverses initiatives « agricoles » qui sont actuellement discutées pour notre pays témoignent-elles d’une volonté fondamentale de changement ?

Le changement est demandé à la fois par la base agricole et par les consommateurs. Pour les agriculteurs, le système actuel est lourd, très administratif et la reconnaissance par la société pour les prestations fournies par l’agriculture est aléatoire. Ce dernier ne leur laisse que très peu de marge de manœuvre et limite l’esprit d’initiative et d’entreprise. Pour les consommateurs, les motivations sont diverses : importance de l’alimentation, scandales alimentaires, par exemple. Toutefois, une partie de la population ne se soucie pas tellement de ce qu’elle mange, elle a d’autres priorités, par choix ou par nécessité.

 

Alexandra Cropt est Responsable de la Division Energie et environnement à l’Union Suisse des Paysans.

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