Interviews: Une Suisse sans pesticides? E. Mitchell, comité d’initiative ‘Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse’

Pourquoi cette initiative et pourquoi maintenant ?

Aujourd’hui, il y a un ressenti croissant dans la population sur le thème des pesticides. Les médias en ont beaucoup parlé : il y a une perte de confiance chez beaucoup de gens par rapport au message de sécurité sur la qualité de notre nourriture en particulier.

Beaucoup de gens nous ont dit merci d’enfin faire quelque chose, que c’est le bon choix et que c’est possible. D’autres, même s’ils sont sensibles à la question environnementale, finalement n’osent pas croire que ce soit politiquement possible, ni même pratiquement possible. Or, on a les moyens de le faire, on sait comment le faire. On a déjà une quantité non négligeable d’exploitations qui sont en bio et qui n’utilisent pas ces pesticides de synthèse. On a des solutions pour quasiment toutes les cultures. Les essais à petite échelle en permaculture ou agroécologie me surprennent toujours par leurs rendements !

Pourquoi les pesticides de synthèse ? Quels sont les enjeux ?

Les pesticides de synthèse sont clairement identifiables et sont caractéristiques d’un modèle d’agriculture bien spécifique. Et on touche à la fois l’environnement et la santé humaine. Il y a toute une mythologie qui s’est développée autour de produits qui ont été testés et qui seraient garantis sûrs. Mais comme par hasard, 10 ans après, ils sont retirés du marché, parce qu’on s’est rendu compte qu’il y avait un impact sur des organismes non ciblés ou sur l’homme. Et pendant ce laps de temps, d’autres produits ont été mis sur le marché. Cette logique a été mise en place à l’après-guerre et est fondamentale pour un type d’agriculture qui dépend de ces pesticides. La sélection d’un petit nombre de variétés adaptées à ce système a conduit à une perte génétique et certainement une perte de résistances naturelles aux ravageurs. Il y a aussi la question de perte de fertilité des sols que l’on doit compenser par des apports en engrais.

Pourquoi le choix radical d’une interdiction générale ?

Si on laisse la porte ouverte, on sait ce qui va se passer : une exception, puis deux, puis trois. Si on n’a plus le choix, on doit se comporter différemment. On est obligé de réfléchir un peu plus à ce que l’on fait vraiment. Par exemple, on peut se demander si on devrait abandonner certaines cultures, ou alors rechercher des variétés anciennes résistantes. Je crois que, si on est en train de détruire l’environnement et notre santé parce qu’on est braqué sur une culture qui n’est pas indispensable à la survie humaine, cette réflexion-là vaut la peine d’être faite.

En fait, vous appelez à un changement plus fondamental de système ?

Oui, utiliser ou non des pesticides de synthèses a des implications énormes dans de très nombreuses directions. Cela dépasse vraiment de loin l’agriculture.

Pour les agriculteurs, ça peut vouloir dire plus de travail, adapter le nombre de personnes actives dans les exploitations : plus de salaires pour moins de pesticides. Le texte d’initiative laisse 10 ans pour la mise en œuvre. C’est réaliste, il y aurait le temps de s’adapter. Au niveau suisse, c’est aussi tout une économie locale, des PME, des dizaines, des centaines d’entreprises, à développer en soutien à cette agriculture suisse. Et une fois qu’on a tout ce savoir-faire en Suisse, on va pouvoir l’exporter et devenir des leaders au niveau européen d’une agriculture sans pesticides, à grande échelle. C’est intéressant économiquement et pour l’image de marque du pays aussi (la Suisse, pays « bio »).

L’initiative interdit aussi les importations d’aliments traités avec des produits de synthèses. C’est important pour une question de cohérence. Pour notre approvisionnement, on pourrait imaginer réorienter notre politique de développement en allant dans le sens d’encourager un autre type d’agriculture. De plus, il y a beaucoup de terres dans le monde qui sont cultivées soit pour les biocarburants, soit pour nourrir du bétail et là il y a peut-être une question à se poser au niveau de la consommation. On prive des populations de nourriture pour engraisser du bétail qui va ensuite engraisser des populations déjà obèses. Il y a des signaux qui nous montrent qu’on est dans quelque chose d’absurde.

Quel message adressez-vous aux principaux concernés, les agriculteurs suisses ?

Les agriculteurs sont souvent les premiers à être impactés par les produits de synthèse, sur leur santé. Et quand ça leur arrive, on leur dit que c’est de leur faute, qu’ils n’ont pas suivi la consigne d’utilisation. Ce message est inadmissible. D’autre part, depuis l’invention de cette agriculture de pesticides, le nombres d’agriculteurs et d’exploitations est en chute libre. Il ne s’agit pas d’une corrélation fortuite. C’est clairement lié ; il est faux de penser que le maintien de l’usage des pesticides leur permette de survivre. Cette initiative n’est en tout cas pas contre les agriculteurs. Oui, il y aura des changements, mais il n’y aura plus de problèmes directs pour leur santé, plus de problème d’image. On entend souvent dire que les agriculteurs ne se protègent pas en appliquant les pesticides, car ils pensent que, si on les voyait traiter leurs cultures habillés en scaphandre, on aurait juste envie de leur lancer des cailloux parce qu’ils empoisonnent la planète. En conséquence, ils ne se protègent pas et s’empoisonnent eux-mêmes, avant de s’entendre dire par l’industrie qu’ils n’ont pas suivi la consigne !

Le message fondamental, c’est qu’on veut juste manger des aliments sans pesticides de synthèse et on aimerait qu’on donne les conditions aux agriculteurs pour produire ces aliments-là, qu’on les aide à produire de la nourriture saine.

Edward Mitchell, en plus d’être un citoyen engagé, est Professeur de biologie à l’Université de Neuchâtel, directeur du Laboratoire de biodiversité du sol et Responsable scientifique du Jardin Botanique de Neuchâtel.

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